Si vous aviez débarqué à la cour d’Henri VIII au XVIᵉ siècle, mieux valait avoir deux choses : une nuque solide (les humeurs du roi…) et un bon portraitiste sous la main. Hans Holbein le Jeune (v. 1497–1543) a précisément été l’homme qui a “figé” les visages du pouvoir Tudor avec une précision troublante, au point qu’on parle souvent de réalisme “presque photographique”.

Portrait de l’épouse de l’artiste, vers 1517
De Bâle à Londres : une carrière à la pointe… du crayon
Formé dans l’aire germanique (Augsbourg) puis actif à Bâle, Holbein arrive à Londres une première fois en 1526, muni d’une recommandation d’Érasme pour Thomas More. Il s’y installe durablement à partir de 1532, et devient officiellement au service d’Henri VIII quelques années plus tard. Il meurt à Londres lors d’une épidémie de peste en 1543.

Adam et Ève, 1517
Ce parcours explique son “double ADN” : la rigueur nordique (ligne nette, détails impeccables) et l’efficacité d’un artiste qui doit produire vite… tout en restant irréprochable quand il s’agit de représenter des gens capables de vous faire re-décorer le cou. Niveau rendu, on est bien sûr loin des créations Renaissance composites de Giuseppe Arcimboldo, son contemporain.

La Cène, 1524-25
Le secret le plus rentable de Holbein : tout commence par une étude dessinée
Holbein ne “prépare” pas seulement ses tableaux : ses dessins de portraits sont déjà des œuvres complètes. Dans la Royal Collection, on conserve un ensemble majeur (environ 80 dessins), souvent réalisés comme études préparatoires pour des portraits peints ou des miniatures.

Ne me touchez pas, 1524
Techniquement, c’est un régal à décortiquer : Holbein combine craies noire et colorées, joue sur des papiers parfois préparés/teintés (dont ce fameux ton rosé), utilise l’estompe (stumping), et peut “tirer” certaines matières en humidifiant légèrement le trait pour l’adoucir. Bref : un mix de précision chirurgicale et de subtilité de peau… sans filtre Instagram.

Vénus et Amor, 1524-25
Autre détail délicieux : plusieurs sources décrivent des procédés de transfert (petits points, reports) permettant de passer du dessin au panneau peint. On est déjà dans une logique de “workflow” d’atelier très moderne : croquis → validation → production.

Madone de Darmstadt, 1525-26
Portraits, pouvoir et propagande douce (mais ferme)
À la cour, le portrait n’est pas une simple ressemblance : c’est un outil politique. Holbein peint (ou fait peindre via son atelier) des figures clés comme Thomas Cromwell, Jane Seymour, Anne de Clèves ou bien sûr Henri VIII.

Portrait d’Henri VIII, 1538
Et comme la demande explose, Holbein optimise : plusieurs analyses signalent sa pratique consistant à peindre à partir du dessin plutôt que “sur le vif”, ce qui accélère la production et renforce ce style très linéaire, presque graphique, dans certains portraits tardifs.

Laïs de Corinthe, 1526
“Les Ambassadeurs” : quand un tableau vous fait un clin d’œil… avec un crâne
Holbein ne se contente pas d’être précis : il est aussi joueur (et un peu philosophe). Dans Les Ambassadeurs (1533), il place au premier plan une forme étirée qui devient un crâne lorsqu’on regarde le tableau sous un angle précis (anamorphose). Et il glisse aussi un crucifix partiellement dissimulé, comme un rappel spirituel discret au milieu des instruments savants et des symboles de prestige.

Les Ambassadeurs, 1533.
C’est l’exemple parfait de son talent : séduire l’œil avec la matière, puis accrocher le cerveau avec des couches de sens.

Dame à l’écureuil et à l’étourneau, 1527-28

Marie Wotton (Lady Guildford), 1527

Portrait de Sir Brian Tuke, vers 1527

Portrait d’Elsbeth Binzenstock et de ses enfants, vers 1528

Portrait de Nicolas Kratzer, 1528

Thomas Godsalve et son fils John Godsalve, 1528

Portrait de Sir Nicholas Carew, 1532-33

Cyriacus Kale, 1533

Derich, 1533

Portrait de Robert Cheseman, 1533

Portrait de Thomas Cromwell, vers 1533

Portrait de Charles de Solier, seigneur de Morette, 1534-35

Jane Seymour, 1536-37

Portrait d’Elizabeth Widmerpole, vers 1536

Édouard, prince de Galles, 1538

Portrait d’Anne de Clèves, vers 1539

Portrait de Thomas Howard, 3e duc de Norfolk, 1539-1540

Portrait de Catherine Howard, 1540-41

Portrait d’Henri VIII, 1540

Portrait d’un garçon avec un lémurien, 1541-42

Jeune homme inconnu à son bureau, vers 1541
Sources pour aller plus loin
• Britannica
• National Gallery
• Royal Collection Trust
• British Museum
• Met Museum
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