Imaginez un paysage très sage, presque “académique” : sous-bois calme, clairière lumineuse, atmosphère de chasse ou de pastorale comme on en voyait au XVIIIᵉ–XIXᵉ siècle. Maintenant, posez au milieu… une vache qui broute tranquillement alors que son corps s’est mis à multiplier les pis comme si la nature avait appuyé sur “copier-coller” sans relire. C’est exactement le genre de bug poétique que peint Bruno Pontiroli : le réel reste crédible, mais sa logique prend la tangente.

“Il trompe son monde” (2025), 130 x 162 centimètres.
Pontiroli résume son programme avec une phrase-manifeste : “Imagine a world based on a different logic; a universe comprised of the absurd and paradoxes.” Son but ? “Retourner notre vision étroite du monde” et secouer une réalité “acceptée” en fabriquant des images à la fois familières et incompréhensibles. Le tour de force, c’est que ça marche sans effets spéciaux : juste de l’huile, de la composition, et une idée qui mord.
Le trouble vient du contraste : du classique pour montrer l’impossible
Ce qui rend ces tableaux si efficaces, ce n’est pas seulement l’animal déformé — c’est le décalage entre la facture réaliste et l’anatomie qui s’égare. Dans l’article que nous consacrions déjà à l’artiste, on insistait sur cette sensation “à rebrousse-poil” : quelque chose gratte, mais vous ne pouvez pas détourner les yeux.
Des animaux domestiques ou sauvages gardent une attitude normale, presque paisible, alors qu’ils portent “une myriade de têtes ou de membres”, ou des excroissances posées là où elles ne devraient jamais être. Le cerveau reconnaît la bête… puis bute sur la carte du corps : “ça ressemble, mais ça ne colle pas”.

“De mal en pis” (2025), 70 x 80 centimètres.
Dans un registre pop surréaliste très différent, Scott Mills travaille une étrangeté plus symbolique et cosmique, là où Pontiroli reste ancré dans le vivant et la “fausse” normalité anatomique : deux voies opposées pour bousculer notre lecture du réel.
Une “ingénierie” de l’absurde : répétition, prolifération, inversion
Pontiroli a un vocabulaire récurrent, presque “technique” dans ses principes visuels :
• Prolifération : têtes, cous, trompes, pis, pattes… il multiplie un élément jusqu’à la saturation.
• Emboîtement / greffe : un animal semble en contenir un autre, comme si deux volumes s’imbriquaient.
• Normalité du décor : la scène reste calme, classique, et c’est elle qui rend l’anomalie plus glaçante.
Dans sa série récente (2024–2025), on trouve par exemple “De Mal En Pis”, où la vache devient une sorte de cartographie absurde de la maternité ; “Les Cous Montés”, girafe démultipliée ; ou encore “Il Trompe Son Monde”, éléphant littéralement “vêtu” de trompes. Les titres jouent la blague, mais la peinture, elle, reste très sérieuse.

“Les cous montés” (2025), 130 x 97 centimètres.
Et puis il y a “Cachalot Sur La Plage” (2025, huile sur lin, 163 × 245 cm) : le format panoramique amplifie la sensation de poids, de masse, de présence — comme un tableau d’histoire naturelle… sauf que la scène a un goût de rêve trop net.

“Cachalot” (2025), 163 x 245 centimètres.
“Nature Peinture” : l’exposition qui interroge la normalité (au scalpel… et au sourire)
La galerie barcelonaise Fousion présente la série sous le titre “Nature Peinture” (du 29 janvier au 26 mars 2026). Leur texte est intéressant car il met le doigt sur le vrai sujet : la normalité. Un “point de vue établi” (culture, histoire, croyances, industrie…) peut basculer, se reconfigurer, et ce qu’on appelait “normal” devient soudain discutable. Dans ces œuvres, Pontiroli peint des scènes qui imitent la respectabilité visuelle de l’Âge des Lumières, tout en sabotant la logique interne du vivant.

“Le trotteur” (2025), 80 x 70 centimètres.
Fousion parle même d’une façon “délicate et humoristique” de chatouiller la normalité en ajoutant des membres : c’est exactement ça. L’artiste ne cherche pas le monstre hollywoodien. Il fabrique plutôt des créatures impossibles… présentées comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Et cette politesse picturale, paradoxalement, fait monter un petit malaise : “Qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ?”

“Jo” (2025), 100 x 81 centimètres.
Pourquoi ça nous fascine : l’“uncanny valley” version faune
On parle souvent d’“uncanny valley” pour les visages humains ou les androïdes, mais Pontiroli en propose une version animalière : suffisamment réaliste pour activer la reconnaissance, suffisamment faux pour déclencher l’alarme. C’est une violation de catégories : le corps est presque plausible, donc le cerveau insiste… et se fait piéger.

“L’un dans l’autre” (2025), 130 x 97 centimètres.
C’est d’ailleurs ce qui rapproche Pontiroli d’artistes qui travaillent l’hybridation et le glissement d’identité : les hybrides animaux-humains photoréalistes de Matthew Grabelsky jouent aussi cette zone où tout est techniquement crédible, mais conceptuellement inconfortable. Et, dans une veine plus graphique, Redmer Hoekstra mélange animaux et objets avec une logique de collision surréaliste qui fait “tilt” au même endroit : le sens se recompose sous vos yeux, mais il coince volontairement.

“Copains comme cochons #2” (2025), 60 x 50 centimètres.
Sources pour aller plus loin
Toutes les images: Bruno Pontiroli. (Des tirages en éditions limitées sont disponibles sur son site)
• Le site web de l’artiste ici.
• Son compte Instagram
• This Is Colossal
• Fousion
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